Les mots pour le dire II : A tchao et au revoir
Première publication : été 2002
Date de publication originale : août 2002, par Thierry Leterre
Si « bonjour » est problématique en français, « au revoir » est multiforme, et se distribue sur tous les niveaux de langage.

« A+ » en français de France, ce n’est pas une note donnée par un(e) professeur(e), c’est une abréviation. On la trouve dans les emails et dans les SMS (ces petits messages que l’on s’envoie sur les téléphones portables « on » étant ici les plus jeunes). Elle signifie « à plus tard ». Ainsi la technologie moderne a entériné la facilité des Français à se quitter alors que, comme on l’avait vu dans un précédent article, ils ont un peu de mal à se rencontrer, ne sachant quoi dire à la deuxième rencontre sur un campus.

Si donc « bonjour » est problématique en français, « au revoir » est multiforme, et se distribue sur tous les niveaux de langage. Au plus simple, il y a - donc - « au revoir ». Enfin, à la réflexion, « simple » est un peu optimiste. En effet, la formule est devenue presque une antiphrase en français moderne : on l’utilise plutôt quand on sait qu’on ne va pas se revoir de sitôt et que l’on se quitte. Autrefois, l’on opérait une distinction entre « au revoir » et « adieu ». Cette dernière formule signifiait qu’on se confiait « à Dieu » pour une prochaine rencontre, qui ne se produirait peut-être pas avant longtemps et peut-être jamais avant l’ultime éternité des bienheureux au paradis. Est-ce l’effet d’un optimisme moderne qui n’aime pas les séparations définitives ou de la déchristianisation ? Je ne sais : mais il est certain que « adieu » a été éliminé du vocabulaire courant. Si vous le dites à quelqu’un avant un voyage par exemple, il (ou elle) frissonnera d’horreur en y entendant un sinistre présage.

Pour se quitter, on peut jouer de l’heure de la journée, et utiliser « bonsoir » pour dire « au revoir » mais seulement le soir en France (et tout le temps en Suisse, où il est utilisé en synonyme). « Bonne soirée » possède un sens légèrement différent. L’expression qualifie un souhait (« je fais le vœu que le temps que vous allez passer avant de vous endormir vous soit propice et agréable ») plutôt que l’acte de se séparer. Au reste, les Français, qui adorent se corriger linguistiquement les uns les autres, feront parfois assaut de précision. On dira « au revoir » à quelqu’un qui vous répondra « bonsoir ». Il est de bon ton, dans de tels cas, de s’excuser : « ah oui, c’est vrai, c’est plutôt ’bonsoir’. »

« Au revoir » est une antiphrase. « A bientôt » en est une autre puisqu’on le dit quand on sait qu’on ne se reverra pas - justement - prochainement, mais plutôt dans un laps de temps qui n’est pas trop lointain (de quelques heures à quelques jours, auquel cas on double la formule « au revoir, à bientôt »). Une manie récente vient « bientôt » par un « très ». Cela s’utilise souvent en dialogue : « à bientôt » - « à très bientôt ». Si l’on espère se revoir dans le quart d’heure, on préférera « à tout de suite » (ne pas dire « au revoir à tout de suite » là ça ne marche pas). « A plus tard » indique une probabilité indéterminée de se revoir de préférence dans la même journée. Entre les deux (on se reverra après « à tout de suite » mais avant « à bientôt » et même « à plus tard ») il existe « à tout à l’heure ».

Ce qui me ramène à mon « A+ ». Cette abréviation est également orale chez les trentenaires et en-deçà : on dit en effet « à plus » à la place de « à plus tard ». Ma génération avait déjà raccourci « à tout à l’heure » en « à toute ». Ces dernières expressions s’utilisent exclusivement dans un contexte amical et informel. Il ne faut s’y essayer que si l’on est sûr de son coup, autrement l’on fait une bonne gaffe.

Dans le même registre, l’on a (toujours pour la même tranche d’âge) « tchao » (de l’italien Ciao) ou mieux et plus jeune, sensiblement plus féminin « Tchao, tchao » prononcer rapidement, dans un souffle). « Salut » pour dire « au revoir » est possible, mais désormais plus rare. En d’autres termes : ringard. Moins sans doute que le vieux « à la revoyure », qui cumule le défaut d’être d’une grande vulgarité, et complètement dépassé. Demeure en revanche vivante une formule, héritée d’une émission de télévision d’il y a dix ans : « à tchao bonsoir » (ou « à tchao »). Destinée à brocarder le mauvais français des présentateurs de télévision, elle s’est répandue comme une sorte de code de complicité entre téléspectateurs de l’émission en question.

On le voit, se quitter est un art français bien particulier, qu’il reste à pratiquer selon les moments, les interlocuteurs et sa propre humeur. A tchao, au revoir, donc.

Publié à plusieurs reprises : première publication - été 2002.

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